La décence minimum

Dans une société de consommation comme la nôtre, il y a un concept de base que monsieur Ford – celui des automobiles, oui – avait bien compris. Il faut que ceux et celles qui constituent la majorité de la population soient assez bien nantis pour assurer la consommation des biens produits. Sinon, la demande ne pouvant stimuler l’offre, les banquiers y en a perdre beaucoup de sesterces1, ce qui est très mauvais.

Forts de ce principe, on aurait tendance à croire que le système tendrait à s’autoréguler, pour ne pas couper sous son propre pied l’herbe tendre de l’économie. C’est bien beau la rationalisation et le profit, mais il faut assurer l’écoulement continu de l’inventaire, et pour ça, il faut des consommateurs avec les moyens de consommer. On pourrait même croire que le salaire minimum régi par une loi serait un bon moyen d’atteindre ce noble objectif.

Pourtant, les chercheurs de l’IRIS Philippe Hurteau et Minh Nguyen2 ont calculé que pour une personne seule vivant dans la ville de Québec en 2016, un revenu de 24 600 $ est nécessaire pour vivre décemment. Ils appellent ça le revenu viable. Traduit en salaire, ça donne un taux horaire de 15,42 $ pour une semaine de 37,5 heures.

15,42 $. En 2016.

Notre bon gouvernement, dans sa grande générosité, a annoncé une progression du salaire minimum échelonnée sur quelques années. Quel sera donc le salaire minimum au terme de ce redressement?

12,45 $. En 2020.

Wow. On est renversé devant une telle largesse. C’est 2,97 $ de moins que ce qui est nécessaire aujourd’hui. Ajoutez l’inflation… ce n’est pas demain la veille que le travail d’un salarié au bas de l’échelle préservera sa dignité d’humain en lui permettant de fonctionner selon les standards minimums de la société.

Un bon ami à moi m’a objecté fort pertinemment que les employeurs plus modestes subissent une énorme contrainte lorsque leur masse salariale est augmentée trop brusquement, ce qui provoquerait d’énormes pertes d’emploi chez ceux qu’on désirait justement aider. C’est un argument qui m’est allé droit au cœur. Pour avoir siégé au conseil d’administration d’une coopérative d’alimentation, je sais combien il est déchirant de calculer le taux horaire qu’on peut accorder à nos employés quand les revenus de l’entreprise sont si difficiles à maintenir.

Pourtant, la Colombie-Britannique en 2011 et l’Allemagne en 2014 ont réajusté fortement leur salaire minimum, malgré les avis contraires des analystes financiers. Le ciel ne leur est pas tombé sur la tête. Au contraire, leurs taux de chômage respectifs ont baissé de plusieurs points. Il semblerait bien que la hausse du pouvoir d’achat des travailleurs ait stimulé les ventes et forcé la création d’emploi.

Il paraît aussi que puisque les emplois au salaire minimum sont souvent occupés par des jeunes, une trop forte augmentation inciterait au décrochage. C’est un vrai problème, pour lequel il faut penser à une solution. Il reste que le tiers des travailleurs au salaire minimum sont des femmes (22%) et des hommes (10%) de 25 à 54 ans. Des adultes qui chaque semaine reçoivent 25% de moins que ce qu’il leur faudrait pour joindre les deux bouts.

La simple décence

On nous dit que c’est un stress agaçant pour le Capital que de devoir détourner une partie de ses profits pour redistribuer la richesse de manière un peu plus équitable. Paraîtrait que ça risquerait de faire vaciller l’Empire.

Je vous soumets respectueusement qu’une société qui échoue à assurer à tous ses membres un revenu viable en échange d’un travail à temps plein est une société dysfonctionnelle. Et qu’il n’y a pas de quoi se réjouir de savoir qu’en 2020, le salaire minimum aura augmenté pour atteindre… moins que le seuil de la pauvreté de 2017.

Il y a là une indécence gênante.

Merci à François Richard pour l’intéressante conversation à la source de ce billet.

1 Ne faites pas attention, c’est le langage des hommes d’affaires… en tout cas selon Goscinny!

2 Les conditions d’un salaire viable en 2o16

 

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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3 commentaires

  1. avatar Par : Marie Marchand

    Le gros bon sens mon amie.

  2. Ils ont juste inversés les chiffres 2 et 5……
    Ce doit être une erreur de frappe ou de frappés????
    C’est une roue sans fin. Tu monte le salaire minimum…..les coûts de produit ou service augmentent. Comment s’en sortir???? Ché pas….Je m’ennuie des chips à 5 cents et des bonbons à une cent…….Ben oui chu vieille.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Bof, au temps des chips à 5 cennes, le salaire était à l’avenant, et il fallait payer le docteur quand le cholestérol te clouait à ton lit. Il y a quand même eu de belles avancées en un siècle, c’est juste qu’on finit toujours par échapper les plus petits dans les craques du progrès. Alors il faut bien soutenir ceux qui veulent juste se sortir la tête de l’eau…

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