« Ubuntu »

« En Afrique du Sud, l’un des mots que nous utilisons pour décrire les relations humaines est « ubuntu », ce qui signifie : je suis parce que tu es. Mes succès et mes échecs sont liés aux tiens. Nous sommes faits l’un pour l’autre, pour l’interdépendance. Ensemble, nous pouvons rendre le monde meilleur.

Qui peut donc arrêter le changement climatique avant qu’il ne soit trop tard? Nous. (…) Et ce n’est pas juste une simple possibilité que nous avons. C’est une responsabilité (…) « de le cultiver et de l’entretenir ». Or « l’entretenir » ne veut pas dire en abuser. Cela ne veut pas dire en récolter le plus d’argent possible… ni semer les graines de la destruction. »

Lorsque j’ai lu ce passage d’un texte de l’Archevêque Desmond Tutu cette semaine, j’ai compris. J’ai compris ce qui m’énervait autant dans la controverse actuelle autour de la prise de position de 82 maires québécois en défaveur du projet Énergie Est : la confusion entre une réelle décision collective et la protection d’intérêts personnels.

L’intérêt collectif versus l’intérêt d’entreprises privées

Ça n’a jamais été une chicane entre les provinces de l’Est et celles de l’Ouest. Ça a toujours été une bataille entre ceux qui protège l’industrie et ceux qui veulent protéger les ressources collectives essentielles à notre survie à long terme. Mais j’imagine que polariser le débat autour des envies historiques d’indépendance du Québec est utile pour détourner l’attention…

Partout, dans toutes les provinces, des groupes environnementaux et citoyens se sont levés pour s’y opposer. Même à St-John qui accueillera le pétrole dans son port. Même en Alberta. Une opposition qui est plus profonde qu’un simple désaccord au sujet du tracé ou des redevances.

L’enrichissement collectif versus l’enrichissement individuel

Néanmoins, plus les communautés veulent que ça leur rapporte, moins le projet devient financièrement intéressant pour la compagnie. Ce n’est probablement pas un hasard  que les articles de la Loi constitutionnelle de 1867 soient toujours en application, ceux interdisant aux provinces d’imposer une taxe indirecte sur des ressources naturelles non renouvelables qui ne sont pas extraites sur son territoire.

Bien sûr, il serait malhonnête de nier les avantages du projet sur les emplois et l’économie. Des avantages, il y en a, la question n’est pas là. La question est de savoir si le nombre de poches qui recevront des sous est suffisant pour éclipser les questions morales et justifier la fameuse unité nationale.

La question est aussi de savoir si les profits demeuraient effectivement dans ce Canada uni.  Selon une étude de Forest Ethics Advocy publiée en 2012, le 2/3 des actionnaires d’une douzaine de compagnies de sables bitumineux n’étaient pas canadiens et la moitié des profits auraient quitté le pays…

Il faut aussi considérer les impacts de notre dépendance au pétrole sur l’économie: les pertes d’emplois liées à la hausse du dollar canadien quand le pétrole se vend bien, les pertes d’emploi dans le domaine lorsque le marché volatil du pétrole diminue, les coûts sociaux liés à l’apparition (et la disparation) rapide de dortoirs pour les travailleurs, les coûts de santé liés à la pollution, les coûts liés aux changements climatiques, les coûts non assumés par la compagnie en cas de déversement, etc. Comme souvent lorsqu’il est question d’économie, plusieurs de ces éléments sont difficiles à chiffrer et ne sont pas attribuables à ce seul et unique projet, ce qui complique l’évaluation des retombées réelles.

« Ubuntu »

Rappelons-nous bien cela :

-nous serons tous responsables d’avoir ignoré l’avis scientifique nous suggérant de cesser immédiatement l’exploitation des sables bitumineux pour faire notre part dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre mondiales;

-nous serons (et sommes déjà) tous responsables du gaspillage d’énergie, d’eau et de terres ainsi que de la pollution de l’air des communautés vivant à proximité du chantier;

-nous serons tous responsables si une fuite contamine une réserve d’eau d’une partie de la population canadienne;

-nous serons tous responsables de continuer à subventionner une industrie qui nous détruit parce qu’il nous est pénible d’accepter et d’apprendre à modifier progressivement notre mode de vie.

Références :

-Nous avons combattu l’Apartheid. Aujourd’hui, le changement climatique est notre ennemi à tous, par l’Archevêque Desmond Tutu, traduction de Clara Breteau, texte de préface de Crime climatique : Stop! L’appel de la société civile, édition Anthropocène Seuil , publié en août 2015.

-Québec ne pourrait exiger de redevances sur le passage d’un oléoduc, Alexandre Robillard, La Presse, consulté en ligne le 31 janvier 2016, http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201601/27/01-4944437-quebec-ne-pourrait-exiger-de-redevances-sur-le-passage-dun-oleoduc.php

-Majority of oil sands ownership and profits are foreign says analysis, Mike De Souza, Postmedia News, mai 2012, consulté en ligne le 31 janvier 2016, http://business.financialpost.com/news/majority-of-oil-sands-ownership-and-profits-are-foreign-says-analysis

avatar

À propos de l'auteur : Geneviève Malenfant

Je suis originaire de l’Abitibi et j’ai fais mes études à Montréal. J’habite Rivière-du-Loup depuis presque 5 ans. Je travaille comme audiologiste (je fais des tests d’audition). Je m’implique auprès des Pétroliques anonymes, un organisme qui lutte conte la dépendance au pétrole, parce que je crois fermement que la meilleure façon de faire faire au plus grand défi de notre ère, c’est ensemble. Je tiens une chronique de littérature jeunesse dans la Rumeur du Loup parce qu’aimer lire, c’est savoir trouver le bon livre, et qu’aimer lire permet d’ouvrir toutes les portes de la vie. Je participe régulièrement au Cabaret Kérouac et j’assiste à de multiples événements culturels parce que la culture, c’est la vie à son meilleur! Je vais donc vous entretenir en vrac des sujets qui me tiennent à cœur: la protection de l’environnement, la promotion de la santé, la culture sous toutes ses formes, l’implication citoyenne, le féministe, etc. Au plaisir de jaser avec vous!
Cet article a été publié sous le thème Environnement.
Ajouter le permalien à mes signets.

3 commentaires

  1. avatar Par : Éliane Vincent

    Quand JD Rockefeller a fondé la Standard Oil en 1870, il avait déjà compris la colossale fortune que pouvait lui rapporter le raffinage de cette nouvelle énergie, le pétrole.

    Un Québécois entrepreneur (il paraît qu’on en a plein) finira-t-il enfin par comprendre le gigantesque potentiel financier des énergies vertes en général, et de l’énergie solaire en particulier (c’est mon dada, je l’assume)?

    C’est l’argent qui mène le monde, nous le savons tous. Plutôt que de s’accrocher à des profits huileux condamnés à disparaître de notre portefeuille énergétique si on veut survivre comme espèce sur cette planète, quand donc oserons-nous devenir les Arabes du soleil, devenir les leaders mondiaux de la nouvelle énergie?

    Il faut de toute façon se sortir des énergies fossiles, même la haute finance commence à le reconnaître. Cessons de laisser passer le train pétrolier et sautons dans l’avenir, ça presse.

  2. avatar Par : Pierre Lachaine

    Excellent article! Tu as raison nous sommes et nous serons tous responsables en cas de tragédie, ce qui arrivera, hélas. Nous n’aurons alors aucune excuse pour avoir été malhonnête envers nous-mêmes…

  3. avatar Par : Gaëtan Malenfant

    Oui, focus sur les alternatives.