Nous ne sommes pas de taille

Je m’en confesse, j’ai perdu la bataille et je songe sérieusement à intenter un recours collectif contre monsieur Niño, el, pour harcèlement climatique.

Voyez-vous, j’habite au sommet d’une pente digne de ce nom, dotée d’une personnalité disons… sportive. Cet hiver niñien a mis à rude épreuve notre capacité, à mon homme et à moi, à gérer certaines accumulations durement frappées par les sautes d’humeur de la saison. Neige, verglas, grésil, pluie, le cocktail a de quoi donner le tournis, voire la nausée. Parce qu’une entrée transformée en patinoire, ce n’est déjà pas drôle sur le plat, mais en pente…

Néanmoins, armés du pic à glace et de nombreuses pelles, on arrivait à garder le dessus sur m’sieur Niño. Jusqu’à ce que…

Début février, après une journée de neige, une pluie torrentielle s’est déversée en pleine nuit, sous une température de 9° au-dessus de zéro. La nuit. En février. La neige sur le toit de tôle a glissé vers le sol, ravageant la surface en dessous alors que nous dormions du sommeil du juste, sans rien soupçonner de ce printemps inattendu.

Lentement, le mercure est ensuite tombé à 5° sous zéro à l’aube, puis à moins 9° en matinée. La plaine ravinée a figé sous le gel; j’habite maintenant au sommet d’une patinoire inclinée, relativement praticable mais impossible à faire disparaître, ni même à aplanir. À notre réveil, abasourdis mais résignés, mon homme et moi avons concédé la victoire à môssieur Niño. Nous attendons maintenant le prochain dégel en croisant les doigts… S’il fallait qu’on reçoive un pied de neige sur ce champ de mines!

Se rappeler l’évidence

Comprenons-nous bien, rien de tout cela n’est grave. Nous ne sommes pas sinistrés. Au pire, les amortisseurs de l’auto seront un peu malmenés durant quelques semaines, mais voilà un inconfort somme toute mineur.

Pensons un peu aux Beaucerons, qui ont encore écopé la semaine dernière. Littéralement. Un embâcle en plein mois de février. À côté de ça, et de tant d’autres catastrophes climatiques, ma patinoire inclinée fait risible figure.

Néanmoins, en contemplant notre champ de mines, j’ai mesuré une fois de plus la vanité de notre espèce à s’autoproclamer les kings de l’évolution. Comme si m’sieur Niño m’avait donné une chiquenaude pour me rappeler à l’ordre. Me rappeler qu’il suffit d’un peu de pluie en février pour désorganiser un village. Le king de l’évolution, c’est évidemment cette formidable machine qu’est notre écosystème, notre planète. Pas nous.

Pas de taille

Ils sont 66% des 1014 répondants à un sondage canadien présenté par l’Université de Montréal le 15 février dernier, à estimer que les humains sont peu ou pas responsables des changements climatiques. Ces gens pestent eux aussi contre el Niño, mais profitent tout de même de la chute du pétrodollar pour courir acheter le gros moteur de leurs rêves… Gros moteur que certains d’entre eux laisseront tourner dans le stationnement, l’hiver « pour garder la chaleur », l’été « pour garder la fraîcheur ».

Nous en sommes tous là d’ailleurs. Chacun de nous, avec nos paradoxes et nos contradictions. Certains plus conscients que d’autres, mais tous pareillement complaisants quand vient le temps de préserver nos propres conforts.

Alors merci, monsieur Niño, de me redire de temps en temps que je ne suis pas de taille. Pour m’en souvenir au moment d’acheter mon prochain moteur.

Mais j’ai si peu de mémoire…

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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7 commentaires

  1. En fait, il n’y a plus de saison; seulement des températures extrêmement variables teintées d’un soupçon d’hiver, ou d’un printemps, d’été peut-être et d’automne pour ce qu’il en restera.
    On vit sur une planète étrangère et nous sommes des exilés.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Il semble en effet que nous devrons faire le deuil des neiges d’antan… et apprendre à vivre avec les giboulées d’aujourd’hui!

  2. avatar Par : Roméo Bouchard

    Exact. La fragilité de l’équilibre du climat, et conséquemment de nos conditions de vie, est infiniment plus grande qu’on l’imagine. De toute évidence, nous nous dirigeons vers des conditions climatiques de plus en plus hostiles. Nous avons transgressé les limites de nos écosystèmes mais la nature aura le dernier mot. Et tant que nous préférerons rester dans un déni à demi-conscient, l’ère de la survie qui s’annonce risque de nous frapper de plein fouet.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Ce déni est d’ailleurs la plus caractéristique des nombreuses raisons qui font de nous une espèce vouée à l’extinction. Nous voyons tous le gouffre sous nos pieds, mais restons persuadés de savoir marcher dans le vide.

  3. avatar Par : Marie Marchand

    Toujours aussi inspirante et vraie.

  4. Et si tu passais par la porte avant au lieu de celle derrière
    Et si tu faisais aplanir ta cote
    Et si tu descendais en ski la cote jusqu’au stop
    Et si tu prenais l’hiver en relâche
    Et si tu passais 3 mois dans le sud l’hiver
    Et si…. et si….. et si……
    Bon courage quand même et essaie de ne pas visiter le balcon de ton voisin hi….hi…hi….

    • avatar Par : Éliane Vincent

      La porte avant est dans le même état que celle de derrière.
      Aplanir la côte… bonne idée, connais-tu un bon dynamiteur?.
      Descendre en ski… impossible, la rue est dans le même état que mon entrée. Il reste le rafting!
      Relâche tout l’hiver… Bonne idée! C’est toi qui vient me déterrer au printemps?
      Trois mois dans le sud… ouache! Du sable plein les bas, du sel de mer plein les cheveux et le cancer de la peau au final, c’est pire que le pic à glace!
      Je pense que j’aime l’hiver, finalement. Merci très chère!