Le minimum

Il y a plusieurs années, j’ai découvert le Manifeste pour un revenu de citoyenneté, publié en 1999 par Michel Bernard et Michel Chartrand aux Éditions du Renouveau québécois. J’ai fait connaissance avec un concept absolument nouveau pour moi, le revenu citoyen inconditionnel.

Dekecé? dirait l’humoriste moyen. Il s’agit en gros de remplacer les traditionnelles allocations de soutien au revenu (aide sociale, allocations familiales, pension de vieillesse et autres), pour les remplacer par un revenu sans condition, un chèque qui suit le citoyen de sa naissance à sa mort.

Le mot magique ici est : inconditionnel. Que vous soyez Bill Gates ou itinérant, vous recevez votre chèque, parce que vous êtes un citoyen. On conserve l’assurance maladie, évidemment, le coût des soins étant prohibitif. Il y a aussi débat sur l’assurance chômage, pour préserver le niveau de vie des travailleurs mieux rémunérés. Ça se discute, mais bon, faisons d’abord le débat sur le principe, on s’obstinera sur les détails plus tard!

Sur le principe, justement, le revenu de citoyenneté (RC) m’est apparu comme une solution brillante au problème de la pauvreté dans nos sociétés capitalistes. En ces temps tordus où deux salaires moyens sont à peine suffisants pour assurer la subsistance d’une famille, le RC offre un espace de liberté fort bienvenu. Prolonger ses études, élever à la maison les enfants d’âge préscolaire, avoir le coup de foudre pour un métier mal payé, s’impliquer bénévolement ou prendre sa retraite plus tôt, ces choix deviennent possibles si un revenu minimum est garanti.

Pour l’État, les bénéfices sont nombreux : les coûts de gestion des innombrables programmes d’allocations sont abolis, de même que les frais considérables alloués au contrôle de la fraude. Il n’y a plus de fraude possible, puisque tous les citoyens sont admissibles sans condition. Les sommes économisées servent à défrayer les coûts du RC. En 2000, Chartrand évaluait celui-ci à 12 500$ par citoyen pour un programme à coût nul. Dans son calcul, il évaluait qu’au-delà d’un revenu de travail de plus de 50 000$, un système de récupération d’une partie ou de tout le RC était à prévoir.

La question de la baisse de productivité est fréquemment soulevée. Qui voudra travailler si on lui garantit un « salaire » sans contrepartie? La réponse tient tout entière dans le désir inné de l’humain d’améliorer son sort. On préfère tous gagner 60 000$ par année plutôt que 12 500$, n’est-ce pas? Les gens travaillants continueront de travailler, et les paresseux de paresser. La seule différence étant qu’on n’aura plus à dépenser des fortunes à pourchasser inutilement ces derniers.

Aujourd’hui

Je promenais ce discours dans mon cercle de relations depuis ce temps, persuadée que le RC représente une solution progressiste et réaliste au grand objectif du « zéro pauvreté » que tous les gouvernements nous promettent sans jamais l’atteindre, et pour cause. Le RC est simple à appliquer, juste pour tous et digne d’une société moderne et progressiste.

Or, voilà t’y pas que nos gouvernements semblent se réveiller! Monsieur Couillard, le chantre du 1%, semble y voir une idée intéressante, au point d’en parler publiquement. On s’étonne… ça doit vraiment être payant pour le gouvernement!

Mieux encore, le parti Libéral du Canada a adopté le 27 mai dernier, lors de son congrès biennal à Winnipeg, la résolution P.05, qui vise l’instauration du RC au Canada. Pour une fois, j’ai une occasion de me réjouir des politiques de ce pays!!!

Je me garde tout de même une p’tite gêne. Ce n’est pas demain la veille que nous trouverons un chèque universel dans nos boîtes aux lettres. Mais dans le contexte où notre pauvre planète exsangue exige une réduction drastique de notre consommation effrénée, le RC pourrait bien être une solution intelligente pour gérer la décroissance sans trop de dommages pour les individus.

En effet, combien d’entre nous seraient prêts à réduire légèrement leur train de vie pour profiter de ce luxe énorme : le temps? Combien d’entre nous préféreraient prendre le temps de s’occuper d’un proche en difficulté, plutôt que de s’en remettre à l’État pour le faire, obligés que nous sommes à consacrer 40 heures par semaine, et souvent plus, pour assurer simplement le minimum de revenus au ménage? Combien d’entre nous aimeraient mieux profiter des premières années de leurs enfants plutôt que de les confier à un CPE? Ou prendre le temps de faire pousser ses propres fruits et légumes, sans pesticides, pour le plus grand bénéfice de la santé collective? Ou s’impliquer plus activement dans l’espace collectif, plutôt que de se laisser mener par le bout du nez par l’État?

Le RC permet de faire des choix dictés par la conscience, plutôt que par le porte-monnaie. Il pourrait bien rendre notre société meilleure…

 Pour en savoir plus

Proposition Michel Chartrand

Analyse du projet

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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4 commentaires

  1. avatar Par : Denyse R

    Quelle bonne idée!!!!!
    Sauf pour les employés des gouvernements qui vont perdre leurs jobs et passeront de des dizaines de milliers de dollars en salaire à 12,500$
    Pas sûre qu’ils vont être contents………….

  2. Ce programme remplacerait les autres que vous énumérez: il n’est pas dit qu’il donnerait une somme supérieure. C’est l’Adminstration qui y gagnerait. Les citoyens ne toucherons pas plus de sous et là n’est pas l’objectif des autorités.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je n’y vois pas non plus un moyen de s’enrichir pour les citoyens, mais plutôt la source d’une certaine paix de l’esprit pour les plus démunis. Combien de bénéficiaires de divers programmes sociaux ont la capacitié physique d’améliorer leurs revenus par un travail léger, mais ne peuvent le faire sous peine de poursuites (qui coûtent bien plus cher à l’État qu’elles ne lui rapportent d’ailleurs)? Ou qui pourraient occuper leur temps à servir la communauté mais qui doivent plutôt prouver qu’ils cherchent activement un emploi? Ou qui doivent négliger leur emploi parce qu’ils sont proches aidants? C’est en ce sens que je considère salaire citoyen comme un progrès social.