Faire la culbute

Préambule

Au Québec francophone, et peut-être ailleurs, les grands-parents conseillent aux parents épuisés de faire faire la culbute – littéralement – à leur poupon noctambule pour inverser son horloge biologique. Cette manœuvre est réputée fort efficace pour qu’enfin le marmot dorme la nuit et veille le jour comme tout le monde.

Je me propose dans le texte qui vient de faire faire la culbute à mes idées reçues, à mes vieilles habitudes, aux ornières de ma pensée. Je partage ça avec vous, pour la circulation des idées.

De quoi on parle

Sachez que je ne m’intéresse pas à la politique partisane. J’ai le compromis parfois difficile, ça s’accorde mal avec la réalité du pouvoir au quotidien. Mais le politique me passionne, le vivre ensemble, la citoyenneté en ce qu’elle peut déterminer comment nous réaliserons ensemble les tâches qui concernent la collectivité.

Par goût et par expérience, j’ai toujours été certaine que les petites unités sont plus efficaces que les grosses organisations. Dès qu’une entreprise atteint une certaine importance, la dynamique entre les employés et les patrons change forcément, c’est dans la nature des choses. Il en va de même pour les gouvernements. Les empires gigantesques sont difficiles à gérer et s’effondrent inévitablement sous leur propre poids. Personne ne sera donc étonné que je croie que le Québec aurait une meilleure chance s’il était un pays plutôt qu’une province.

La coïncidence du Brexit et de la course à la chefferie au parti Québécois a ramené dans les conversations LA question : à quelle heure le référendum? Avant, après, plus tard, pendant, un seul consensus émerge : « Faites-nous confiance, citoyen, nous [les politiciens] allons décider en temps et lieu comment nous [le peuple] allons vivre notre vie de peuple. »

C’est ici qu’arrive la culbute

En 1976, on a affirmé haut et fort qu’on voulait voler de nos propres ailes. En 1980, on a changé d’idée. On a branlé dans le manche jusqu’en 1995, on a voulu y croire encore, on s’est laissé leurrer par quelques autobus opportunément amoureux et on a dit non une fois de plus.

Mais jamais, jamais on n’a remis en cause le fait que les politiciens mènent le jeu. On nous consulte au moment « jugé opportun », l’opportunité de la chose étant laissée au bon jugement de quelques heureux élus. Quant à nous, en bas, tracer un X dans une case sera la seule contribution qui nous sera demandée. Comme un saut dans le vide constitutionnel. On comprend que plusieurs aient peur. Comment mobiliser des millions de personnes autour d’un projet de société jamais défini, jamais nommé?

Depuis plusieurs années, des voix se sont élevées pour changer notre manière de voir les choses. Tout près de nous, au Kamouraska, un mouvement citoyen a été porté entre autres par Roméo Bouchard autour de l’idée de réaménager le Québec autour d’une assemblée constituante.

Paul Cliche réfléchit à cette idée depuis longtemps. Depuis le début des années soixante, ce journaliste analyse le mode de scrutin québécois et ses effets sur la vie démocratique. Il a tâté de politique active, aux niveaux municipal et provincial. Il a décrit la formule de l’assemblée constituante dans plusieurs médias majeurs, mais cette idée n’arrive pas à prendre sa place dans le discours public.

Et pourtant, réfléchir ensemble, à partir de la base, à la société que nous voulons former, vous imaginez le chantier? Vous imaginez le potentiel mobilisateur d’un tel exercice? Le sentiment d’appartenance réel qui pourrait se développer, autant pour les francophones de longue date que pour les nouveaux venus? Ne plus attendre le projet magique venu d’en haut, mais bâtir ensemble ce pays et les structures qui le porteront.

Une fois qu’on aura déterminé ça, qu’on aura en main un projet concret, oui, on pourra décider de sauter dans ce qui ne sera plus le vide, mais l’avenir, en toute connaissance de cause. Me semble qu’on aurait moins peur.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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11 commentaires

  1. avatar Par : Michel Hudon

    Pourquoi faudrait-il qu’un projet d’indépendance inclue un projet de société ? Les gens qui exigent une constituante pour définir l’avenir me semblent trop peureux pour prendre une décision sur le rapatriement de tous nos pouvoirs sans bloquer l’avenir par des garde-fous qui s’avéreront bientôt trop contraignants.
    L’indépendance, c’est l’indépendance. Qu’a-t-on besoin de plus ? Il y a 200 pays indépendants dans le monde ; il prennent toutes leurs décisions eux-mêmes : c’est ça l’indépendance. On définiera la société à mesure de nos besoins et en fonction des exigences de chaque génération, à chaque élection et à chaque décision politique à venir.
    On se plaint, à juste raison, du blocage de la constitution canadienne actuelle et on voudrait bloquer l’avenir d’un Québec souverain ? De quoi a-t-on peur ?

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Peu importe qui la rédige, il faudra bien une constitution au pays, non? Pourquoi, dès lors, ne pas en confier la réflexion à ceux qui vivront avec? Puisque la brisure avec tambours et trompettes est refusée depuis le début? Par peur ou par indifférence, le résultat reste le même. C’est pourquoi plusieurs proposent de changer les paradigmes.

  2. avatar Par : Roméo Bouchard

    Pour moi, l’assemblée constituante citoyenne non partisane pour écrire une première constitution du Québec demeure le projet politique le plus rassembleur et le plus innovateur. Je l’étudie et en parle depuis près de 10 ans maintenant, et ma foi, je trouve que l’idée fait pas mal de chemin. Au cours de l’actuelle course à la chefferie du PQ, tous les candidats se sont sentis obligés d’utiliser au moins le mot et tous recommencent à parler de constitution…pour le Québec cette fois. C’est par ce biais de la souveraineté du peuple constituant que nous pourrions peut-être réussir la convergence des souverainistes et des générations. Mais il faut raviver notre confiance au peuple et à la démocratie.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je lisais justement la désaffection des jeunes face à la question du pays du Québec. L’assemblée constituante me paraît à moi aussi une source de mobilisation pour eux. Je dois d’ailleurs te remercier de me l’avoir enseigné!

  3. Mais quoique vous fassiez, il y aura toujours délégation à une représentation élue qui devra mener le dossier pour et au nom de ceux et celles l’ayant choisi pour ce faire.
    C’est la démocratie.
    On ne peut être tous au commande, c’est une équation impossible.
    Relisez « Le contrat social » de Jean-Jacque Rousseau. Il aborde cette réalité que vous relever très justement, à savoir que la gouvernance d’une petite entité est plus près de ceux qui l’ont élue que celle d’une très grande. C’est là, écrit-il, le sens du mot  » mal » dans son expression  » la démocratie est un moindre mal dans les sociétés libres » Le maire élu d’un village de douze personnes en aura autant qui veilleront de près à son administration, mais celui d’une ville de douze millions…C’est une utopie de croire que le peuple en masse peut gouverner: il doit déléguer ce pouvoir à ses représentants élus démocratiquement. C’est d’alleur là où le socialisme est euphémisme: il prétend représenter les intérêts individuels alors que comme tout mouvement politique, il est condamné à représenter ceux de la majorité. C’est pourquoi croire que le Quebec serait plus près des aspirationde de ses citoyens en état de séparation ( ou d’indépendance) est une utopie: ce serait toujours l’opinion de la majorité qui dicterait les mouvements de la gouvernance. Et, dans l’ère de la mondialisation où le monde tient maintenant dans un iPad, l’isolasionisme est completement à votre courant du mouvement de l’histoire.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Je refuse ce fatalisme. L’Histoire est ce que les humains en ont fait, et j’aimerais pour ma part essayer de voir si on ne pourrait pas mettre en commun les dossiers vraiment collectifs, et gérer le reste de façon authentiquement décentralisée, des petites cellules membres d’un véritable «corps social». Un écosystème plutôt qu’une hiérarchie. Allez, je l’avoue, j’ai assisté à la projection du documentaire Demain, il m’en est resté une éruption d’utopie!

  4. avatar Par : Marie Marchand

    Je rêve à cette façon de faire depuis quarante ans…

  5. avatar Par : André Bonsang

    Je comprends bien le principe de la « culbute » tel que défini en « prairie en phylactères » (ou pré en bulles) : il s’agit de demander au bon peuple de penser et réaliser le projet d’une société nouvelle, puis de demander aux politiciens de simplemeny décider d’une date de referendum décisif.
    Mais n’est-il pas un peu utopique de demander aux braves citoyens de former des projets concernant l’économie, les finances, la politique intérieure et extérieure, les accords internationaux, motre système juridique, le commerce, l’agriculture, la culture, l’éducation, la médecine,,, ? Tous ne sont pas connaisseurs et tous ne sont pas spécialement intéressés. .
    Le système que vous proposez, chère Élianeke, reviendrait sans doute à créer des commissions parallèles composées de non élus connaisseurs et amateurs qui risqueraient de reproduire les mêmes errements que l’on retrouve actuellement chez nos vrais élus.
    C’est un peu la quadrature du cercle et je crois vraiment , chère Élianeke, que seul un mouvement populaire et spontané dû à un « ras-le-bol » efficace peut faire sauter le bouchon de la marmite canadienne (et conséquemment de la bouteille de champagne québécoise). Mais je crains qu’il n’y ait pas assez de ras-le-bol…
    Salut !

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Il ne faut pas confondre assemblée constituante avec système législatif! On donne souvent l’exemple de la formation du jury lors d’un procès. Les citoyens sont tirés au sort, reçoivent une formation sur la tâche qu’ils auront à accomplir, et les études démontrent que la vaste majorité d’entre eux prennent leur mandat très au sérieux et s’en acquittent avec diligence et compétence. La rédaction de la constitution d’un peuple par le peuple est certainement réalisable.
      Je vous accorde volontiers les éventuels errements, les humains sont des humains! Mais comme la technique du ras-le-bol explosif a été maintes fois essayée sans trop de succès, et surtout sans assurer le bonheur des citoyens, pourquoi ne pas essayer autre chose?

  6. Je suis bien d’accord, je ne suis pas pour les partis politiques, mais puisque la politique s’occupe de nous de toute façon, j’ai décidé de m’en occuper il y a bien longtemps car je crois et vois que l’on peut faire quelque chose.
    De ce temps, je travaille pour qu’Option nationale, un petit parti à hauteur humaine, attire la jeunesse à l’indépendance, tout membre actif du PQ depuis 48 ans.
    Là tu devines que j’en ai eues des discussions… Et je vois que l’on peut faire une différence malgré la vieillesse du parti. Et Martine Ouellet est en train de lui donner une autre perspective plutôt que le copinage avec la grande finance internationale.
    Pendant ce temps, Roméo s’active. Et bien d’autres. C’est ça aussi qui me donne de l’espoir : on va pas laisser les grands partis tranquilles, de l’extérieur et de l’intérieur.
    Bravo Éliane d’aider à stimuler la réflexion.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci, cher Carol. C’est rassurant de voir que ça bouge dans tous les coins du Québec.