Conte naïf pour rêveurs économiques

Il était une fois, sur le chemin des écoliers du temps jadis, un petit garçon avec une bourse et un cabas. Sa mère l’a chargé, comme souvent, d’aller quérir à l’épicerie du coin le pain et le lait qui feront le petit-déjeuner de la famille. Dans la bourse, un simple petit sac de cuir noué d’un cordon rêche, sa mère a mis un peu plus d’argent que d’habitude. « Fais attention, Gaston, ils ont augmenté le prix du lait cette semaine, tu donneras 5¢ de plus à monsieur Normand, n’oublie pas! »

À mesure que Gaston approche de l’épicerie, il devient de plus en plus perplexe. Qu’est-ce que c’est que cette augmentation? Il pense à la vache, qui a mangé la même herbe, a bu la même eau, a dormi dans la même étable que la semaine dernière. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que son lait coûte plus cher aujourd’hui?

Gaston cherche dans sa logique de gamin une raison qui puisse justifier la hausse. C’est la même bouteille de verre, le même petit capuchon de métal, le même vieux camion de livraison déglingué stationné dans l’arrière-cour de l’épicerie. Monsieur Normand porte la même chemise à petits carreaux rouges et noirs sous la longue blouse grise qu’il porte depuis toujours. Qu’est-ce qui a donc changé?

Il pose la question à monsieur Normand, qui lui répond : « Ah! mais, je n’ai pas le choix, mon fournisseur a augmenté le prix du casier de 12 bouteilles de lait qu’il me vend depuis la ferme. » Oui, mais pourquoi? « Ah! mais, probablement parce que l’agriculteur a payé plus cher les semences pour faire pousser son foin… ou les tarifs d’électricité, pour éclairer l’étable. » Rien à faire, aussi haut qu’il remonte dans la chaîne, Gaston retombe toujours sur la vache, qui broute la même herbe pour faire le même lait.

Rentré chez lui, Gaston demande à son père comment le lait peut valoir plus cher aujourd’hui qu’hier. Il paraît que les gens veulent améliorer leur sort. Par exemple, papa aimerait bien avoir plus de sous pour pouvoir acheter une nouvelle tondeuse, une nouvelle machine à laver ou pour pouvoir emmener la famille à Old Orchard au mois de juillet. Pour ça, il faudrait augmenter son salaire. Mais si le patron de papa augmente son salaire, il devra vendre plus cher les pantalons que la compagnie fabrique, pour avoir plus de sous à donner à papa.

Si les pantalons coûtent plus cher, l’agriculteur qui veut les acheter aura besoin de plus de sous. Il va donc augmenter un peu le prix de la tonne de foin qu’il vend à son voisin pour la litière de ses vaches. Et de pantalon en foin en vache en lait, la pinte de lait finit par augmenter aussi.

Oui, mais si la pinte de lait augmente, papa va avoir besoin de plus de sous pour l’acheter? Il va demander une augmentation de salaire à son patron? Eh! oui. Gaston comprend enfin la croissance économique. Et c’est sans fin? C’est sans fin. Il y a toujours quelque part quelqu’un qui a besoin de plus de sous, pour mille raisons.

Oui, mais si on disait que la pinte de lait, elle vaut tant aujourd’hui, et qu’elle vaudra encore tant demain, et après-demain, et toujours, papa n’aurait pas besoin de plus de sous pour l’acheter, les pantalons pourraient ne pas augmenter, l’agriculteur n’aurait pas besoin de monter le prix de son foin, donc le prix du lait ne changerait pas, et ça serait la fin de cette spirale pas d’allure qui fait que de toute façon, papa ne peut jamais profiter de son augmentation de salaire parce que le prix du lait n’arrête pas d’augmenter? Ah! non, la croissance, c’est sacré, on ne peut pas l’arrêter. Pourquoi? Parce que, et arrête avec tes questions!

Cette histoire se passait il y a cinquante années. Aujourd’hui, Gaston n’est plus un petit garçon, mais il n’a toujours pas compris pourquoi on ne pourrait pas attribuer à chaque chose une valeur intrinsèque, une fois pour toutes. Déterminer une fois pour toutes combien ça vaut le travail d’un docteur, ou d’un électricien. Décider une fois pour toutes combien il faut de sous dans la vie pour aller à Old Orchard au mois de juillet. Et une fois qu’on aurait fait ça, une fois pour toutes, on aurait enfin la paix, et on pourrait vivre, tout simplement.

C’est rien qu’une histoire, je veux pas m’en faire accroire, mais des fois, j’ai l’impression… qu’on est tous fous1.

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1 Merci Michel Rivard…

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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15 commentaires

  1. Trés bon texte! Et il devient patent, à le lire…qu’on est tous fous. De ça, et de bien autre choses. Tous ce qu’on poursuit avec nos dernières énergies pour en courir d’autres une fois qu’on les a acquis. J’en parlais dans mon récent billet «La réussite n’existe pas» et c’est ce que je crois véritablement. En ce qui me concerne une seule réussite importe parce qu’elle se compose d’amour humain: c’est la famille, le reste passe et passera.

  2. avatar Par : Michel Hudon

    Histoire édifiante… mais totalement irréaliste.
    On aurait beau établir un prix intrinsèque, le monde est en constant changement et il faut constamment réagir.
    Que fait-on d’un prix intrinsèque quand une inondation, un infestation détruit la récolte d’une région et réduit l’offre ? Quand les goûts changeants créent des surplus d’un bien autrefois désiré ? Quand une nouvelle invention fait qu’un bien devient inutile ou que sa valeur marchande périclite ?
    Ce n’est pas pour rien que la loi du marché règne en maître. C’est qu’elle est irremplaçable.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Irremplaçable? Eh ben… et moi qui croyais que l’humain était le roi de la création… Serait-il donc plutôt prisonnier de ses paradigmes?

  3. avatar Par : Roméo Bouchard

    La réponse est pourtant simple. Le profit, base du système capitaliste dans lequel nous sommes.
    Un jour, quelques smattes ont dit aux pauvres gens: voici une offre: nous allons fabriquer pour les produits dont vous avez besoin. Nous allons pouvoir le faire mieux que vous. Et nous allons vous les vendre. Pour vous procurer l’argent pour les acheter, vous allez travailler dans nos usines et nous allons vous donner un salaire et des avances. Pour nous récompenser pour notre ingéniosité, nous allons bien sûr nous garder un profit. Et c’est ce profit, qui ne cesse de grossir, qui explique pourquoi le lait est toujours plus cher, car les patrons et leurs actionnaires augmentent continuellement la part de profit qu’ils gardent pour eux. En une trentaine d’années, la part des profits qui va aux actionnaires est passé de 20% à plus de 80%, et les nouvelles technologies ont permis de diminuer constamment les coûts de production.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Tellement simple que plutôt que de se dire que ce système est mal foutu et sans avenir, on se précipite tête baissée dans l’échelle pour arriver en haut en même temps que tout le monde. J’avais bien dit que mon conte était naïf!

  4. Hum…il faut surtout penser que le marché est maintenant mondial. Si notre lait est le moins cher au monde il sera exporté en totalité et nos vaches ne suffiront pas. Et malheureusement il y aura des profiteurs de vache à lait et ce ne sera pas nous.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      C’est fabuleux de voir à quel point nous sommes incapables de sortir de la logique de l’offre et de la demande… Et pourtant, si le lait avait une valeur intrinsèque, la logique du marché ne s’appliquerait tout simplement pas. Qu’on en ait 12 tonnes à vendre ou 3 litres, le prix ne serait aucunement fonction de la quantité!

  5. L’humain étant ce qu’il est, un boulanger d’un petit village isolé se disait qu’il pourrait très bien augmenter son pain de 2 sous sans bouleverser ses clients, qui, de toute façon, n’auraient aucun intérêt à faire 20 kilomètres aller-retour pour acheter leur pain au village voisin.
    Bien qu’il n’eût aucun besoin immédiat de ce surplus, il trouverait sûrement une occasion de l’utiliser dans un avenir plus ou moins rapproché. Il fit taire sa conscience en se disant que 2 sous par jours ne feront pas mourir personne…
    Et c’est parti mon kiki!
    Désolé, ma fouine, je ne voulais pas détruire ton château de sable

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Mon château est plein de courants d’air et prêt à s’effondrer à la moindre brise, ne t’inquiète pas! Mais voilà, tu as tout compris, et nous n’en sortirons jamais…

  6. avatar Par : Michel Hudon

    Je constate que personne sur ce blog n’a suivi de cours d’économie…
    Ils sauraient que l’homme n’est pas « prisonnier de ses paradigmes » mais plutôt de ses comportements, comportements étudiés au cours des millénaires et immuables : chacun essaie de maximiser son utilité et de minimiser ses efforts.
    Et c’est justement pour ça que le monde tourne relativement bien dans un système de libre marché. Libre marché signifie maximum de liberté pour tous et minimum de contrainte.
    Voudriez-vous vivre dans un système communiste tel que défini par Camil Samson : « Si toi tu habille des combines 36 et ton voisin des 44, avec le communisme, c’est tout le monde des 40 ! ».

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Relativement bien est un euphémisme, quand 1% de la population mondiale peut acheter le reste en rigolant. Entre Staline et Merryl Lynch, il doit bien y avoir un juste milieu!

    • avatar Par : Gaston Lagacé

      Ce système de « libre marché » pourrait effectivement constituer un idéal; mais comme il cède facilement la place au plus fort, on a peut-être le choix de la taille des combines, mais on n’est jamais capables d’en trouver d’autres modèles que celles que la mode passagère a décidé de nous imposer.

      Alors entre les diktats des communistes et ceux des grands possédants du capitalisme, y a-t-il autant de différence? Peut-être que les capitalistes savent mieux comment nous conditionner de façon à ce qu’on « comprenne » que ce qu’ils nous vendent corresponde vraiment à nos « besoins »…

      J’ai tellement hâte de mettre la main sur « mon » IPhone7!!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Au fond, monsieur Hudon dit juste quand il affirme que nous sommes prisonniers de nos comportements. L’injustice du système peut faire naître une certaine rébellion à l’adolescence, mais les impératifs de la société de consommation nous font vite rentrer dans le rang… IPhone vous dites?

  7. avatar Par : Roméo Bouchard

    Pour ceux qui croient encore que le marché (offre-demande) fonctionne et qu’il n’est pas entièrement manipulé par les riches, qui créent à la fois la demande et l’offre, je vous conseille la lecture de Passagers clandestins de Ianik Marcil, livre dans lequel il déculotte toutes ces expressions mensongères: la main invisible du marché, création de la richesse, pression et humeur des marchés, juste part, classe moyenne, équilibre budgétaire, majorité silencieuse, etc.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Merci pour ce titre. Le capitalisme est au fond comme le communisme : une bonne théorie mise à mal par la réalité. Le mieux on en connaît les rouages, le mieux on peut s’en défendre. Mais comprendre?

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