Le bout de l’élastique

Qu’il ait le cœur rouge, vert, blanc ou noir, le plus distrait des observateurs ne peut que le constater : il se passe des choses au Québec ce printemps. Et du haut de ma clôture, les choses que je vois m’en rappellent d’autres, apprises il y a longtemps…

Ça s’est passé partout, ça se répète tout le temps chez les humains, tellement qu’on se demande comment on peut encore ne pas le voir venir : l’élastique trop étiré finit toujours par péter.

Voyons la recette : les humains s’organisent une société. On est de même, on aime ça vivre en gang. Pour que ça marche, il faut des chefs. Pas de problème, on s’entend là-dessus. On les élit, ou ils s’autoproclament ou ils naissent en-dessous de la couronne, il y a plusieurs modèles. Ces chefs-là ont besoin d’un coup de main, la job est dure et les heures sont longues. Comme c’est chouette d’être chef, les amis ne manquent pas pour la corvée. Évidemment, l’assiette au beurre est toujours très proche du trône, ça aide les amis à se porter volontaires. Avec le temps, le club des copains devient très sélect : on est entre chefs, faudrait quand même pas que la plèbe grimpe les marches, le beurre est rare.

Voilà donc la société divisée entre les oligarques et la plèbe. Celle-ci s’en accommode – c’est plus simple de laisser les chefs s’organiser avec la gestion – en autant qu’il y ait du pain sur la table, avec un peu de sauce de préférence.

C’est ici qu’entre en jeu la notion de l’élastique. On dirait que, peu importe le régime ou le type de société, les oligarques ont toujours tendance à siphonner les vaches de la plèbe pour se garnir l’assiette au beurre. Ils étirent l’élastique, chaque jour un peu plus, en se disant que, décidément, ces gens-là sont bien faciles à berner. Il suffit de leur parler des «intérêts supérieurs de la nation», de «juste part», de «fierté nationale» et l’élastique semble pouvoir s’étirer jusqu’à l’infini, pour la plus grande joie des copains.

Jusqu’à la gaffe finale : un mur qui tombe, une malencontreuse invitation à manger de la galette, une loi spéciale… on ne comprend pas toujours bien pourquoi cette goutte-là fait déborder le vase, mais voilà, l’élastique pète, la plèbe prend la rue, les bourgeois se plaignent que l’économie en souffre et réclament la répression, le peuple résiste, les oligarques perdent le contrôle, le trône et accessoirement, la tête. Pour un temps, le peuple mène son destin vers des lendemains qui chantent.

Mais le peuple a besoin d’un chef… le chef a besoin d’un coup de main… l’assiette au beurre n’est jamais loin… la roue tourne et la plèbe d’hier est l’oligarchie de demain. La réserve d’élastiques semble infinie.

Que sera l’été après ce printemps mondial? Bien malin qui pourrait le dire. Mais ça peut être utile de regarder ça d’un peu plus haut… et de se souvenir.

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À propos de l'auteur : Éliane Vincent

Je viens de la ville. La grande, la mal-aimée : Montréal. J'en garde de fort beaux souvenirs mais c'est au Kamouraska, où la vie m'a fait le bonheur de m'appeler, que j'ai compris les vraies affaires : la vie ensemble, les voisins, le pays, la beauté, le respir. Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Je lis, j'écoute, je regarde et, si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...
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Depuis toute petite, je suis sur la clôture. Jamais dans une gang, jamais dans l'autre, toujours en marge, à essayer de comprendre le pourquoi de tout. Si vous le permettez, je partagerai avec vous ce que tout m'inspire. On s'asseoira ensemble sur la clôture...

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12 commentaires

  1. Oui !
    En espérant que ce peuple qui n,a pas droit à l’assiette au beurre, ni au beurre, puisse se souvenir de tout cela … quand il aura le pouvoir de mettre une croix dans le petit carré !
    Amitiés et bises lavalloises !
    Richard

  2. avatar Par : Gaston Lagacé

    Y a-t-il encore de la place sur ta clôture? Ça donne le goût de s’y installer puisque le fait d’y être semble permettre un regard tellement limpide et éclairé sur notre façon québécoise de faire de la politique! Merci de nous partager!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Québécoise? Naaan, c’est universel, ces techniques. De Néron à Gorbatchev en passant par Louis XVI, les exemples sont légion!

      Quant à ma clôture, elle fait le tour de tout, il y a de la place pour tout le monde de bonne volonté, tu y grimpes quand tu veux!

  3. avatar Par : Nicolas Gagnon

    Excellent texte Éliane.

    Tout plein d’études semblent démontrer que les pays les plus stables et où la population est la plus heureuse sont les sociétés les plus égalitaires, les société où l’élastique s’étire le moins. Ainsi, il importerait peu qu’une société accumule des tonnes de beurre, mais que le beurre qu’on a soit bien distribué sur le pain de la plèbe. Bref, passé un certain PIB par habitant, la grosseur de ce PIB n’a plus rien à voir avec le bonheur des populations. Ce qui compte c’est de retreindre les inégalités.

    Si de rares sociétés ont compris celà, il existe pourtant une majorité de pays où la principale occupation des «chefs», les oligarques qui dirigent, est – en plus d’accumuler du beurre – de trouver le moyen d’étirer l’élastique le plus possible sans qu’il ne pète. Parce que les oligarques connaissent l’histoire et sont conscients, comme toi, que le plus grand défi, ce n’est pas d’avoir plus de pouvoir et de s’enrichir, mais de le faire sans que l’élastique ne pète.

    Les trucs que les oligarques ont trouvé au travers du temps pour étirer l’élastique au maximum sont variés. La répression armée, si elle est la plus évidente et une des plus utilisée dans l’histoire n’est certainement pas la plus efficace. Elle permet d’étirer l’élastique très très loin, mais jamais très longtemps (une ou deux générations, pas plus). On a trouvé des moyens autrement plus subtiles :

    La religion, qui sert essentiellement à convaincre la plèbe d’endurer ses souffrances ici bas en retour d’un paradis futur.

    Le «rêve américain» qui ne marche pas seulement qu’aux État-Unis et qui consiste à faire croire que n’importe qui peut s’extraire de sa condition de tout-nu pour accéder au club des «rich and famous». Et son corrolaire qui dit que si tu croupis dans ta condition de minable, c’est forcément de ta faute.

    La «démocratie» qui, bien qu’elle existe sous une forme plus noble dans certaines sociétés égalitaires, consiste essentiellement à faire croire au peuple qu’il maîtrise son destin.

    Le hockey et toute autre forme de divertissement qui, on le sait depuis les Romains, engourdis le peuple et lui permet de se trouver des héros parmi les siens qui atteignent la gloire.

    Le nationalisme qui permet de mobiliser tout un peuple derrière quelques idées absurdes comme le fait que sa culture, ses gènes ou sa religion est meilleur que les autres et qu’il faut nécessairement se sacrifier pour que ses chefs
    brillent au point où cette supériorité sera évidente pour tous.

    Il y a plein de déclinaisons et de variantes à l’art d’étirer l’élastique. Mais il y a une constante : cet art repose avant tout sur une bonne propagande. Peu importe la connerie qu’on veut implanter dans la tête du peuple (nationalisme, rêve américain, religion etc.) il faut jouer de ses sentiments pour qu’il finisse par gober tout ça.

    Comme dans la chanson de Souchon «foule sentimentale»… faut voir comme on nous parle. Tout le problème est là : la plèbe n’est rien d’autre qu’une «foule sentimentale» qu’il est bien facile de berner en lui proposant un rêve bon marché.

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Oh, que j’aime ta réponse, qui contient tout ce que j’aurais voulu mettre dans mon billet! Je me suis retenue pour ne pas pondre un roman, mais tu as là presque tout ce qui existe en matière de manipulation des foules sentimentales. C’est exactement pour ça que l’éducation supérieure doit absolument être le plus accessible possible, pour que le maximum de gens acquièrent les outils pour décoder la propagande.

      Mon utopie à moi est pleine de gens intellligents, qui savent lire les magouilles des oligarques et qui savent ramener l’élastique de leur côté pour que, les ressources étant équitablement réparties, on puisse enfin mesurer la prospérité d’un peuple à l’aune de son bonheur et non à celle de son PIB.

      • avatar Par : Nicolas Gagnon

        Je partage ton utopie. L’éducation est la clé… encore faut-il qu’elle serve avant tout à donner à la population la faculté de réfléchir par elle-même. Autrement, l’éducation peut aussi devenir une formidable machine à endoctriner un peuple.

  4. avatar Par : Mino Adjin

    Bonne réflexion Éliane. Tu mets en lumière quelques éléments que l’on oublie quand vient le temps de se positionner sur une question. Notre nature humaine nous amène à prendre position pour ou contre en fonction de nos intérêts et de nos aspirations. Je salue ta mise à garde qui concerne la roue de l’histoire: les aspirations d’aujourd’hui ne seront pas nécessairement celles de demain et le pouvoir corrompt… Laissons les émotions de côté et faisons une analyse objective de la situation! Tout n’est pas blanc ou noir, on est souvent dans une zone grise… Il faut un dialogue sincère, honnête et des concessions de part et d’autres. C’est le Québec qui en sortira gagnant!

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Dialogue sincère, concessions de part et d’autre, c’est la voie de la raison. Pour ça, il faut des citoyens –et des chefs– éduqués et capables de raisonnement clair, d’où l’importance d’un système d’éducation accessible à tous sans discrimination de statut social. Gratuit? pourquoi pas… ça nous aura coûté plus cher en 100 jours de temps supplémentaire policier et politique. L’argent est là, quelque part, on en a la preuve chaque jour. Merci Mino pour ta réflexion!

  5. Astie que j’aime ça ! Bon même si je ne suis pas Québécoise pure laine, j’ai quand même le droit de sacrer en québécois non ? Sauf que je suis un peu moins optimiste que vous ….
    Alors question beurre, argent du beurre et sourire de la crémière on va dire que j’en connais un rayon !
    Pour votre info je suis née en avril 1968, juste avant que la plèbe de mon pays d’origine ne se soit réveillée vers le mois de mai …
    D’ailleurs mes compatriotes restés de l’autre côté de la flaque, m’appellent pour me demander si c’est un nouveau mai 68 au Québec ? Et moi je leur réponds:
    De 1, en mai j’avais 1 mois à peine donc difficile pour moi de m’en souvenir..
    De 2, il va juste suffire d’endoctriner la foule sentimentale, le temps de se trouver un nouvel élastique et l’histoire se répètera surement .
    Et c’est en cela que je suis moins optimiste que vous Éliane, car à mon avis, ce sera certainement moi qui demanderai à mes enfants ou petits enfants :
    -alors est ce que la contestation est de la même ampleur que celle que nous avons eu en 2012,au printemps érable ?

    • avatar Par : Éliane Vincent

      Chère Sandrine
      Sacrer en québécois est infiniment libérateur et tellement bénéfique que ça serait cruel de réserver ce plaisir aux seuls pur laine!
      Pour l’optimisme, plus je vieillis et plus je le remplace par ce qu’un de mes amis a déjà qualifié de lucidité sereine. J’ai l’utopie tenace mais la confiance chancelante, et je choisis de regarder du côté des gens de bonne volonté, l’herbe est plus verte de ce côté-là, même si le beurre y est plus rare. Et pour le beurre, je connais certain pâtissier qui est généreux de son talent, je n’en manque jamais!

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