Plus que jamais, mon Québec est déchiré. J’en ai la certitude profonde, comme une lame enfouie dans mon ventre. De leur côté, mes potes des médias se montrent plutôt rassurants : rien d’autre qu’une gué-guerre de générations, opposant la jeunesse rebelle aux gestionnaires émérites de notre gouvernement. Je suis un peu d’accord avec eux: c’est de la petite bière, comparé aux révolutions qui ont secoué l’Orient.
Une crise électorale?
Le dernier sondage Léger Marketing-Agence QMI, publié le 3 mai, place le règlement de la crise étudiante au 7e rang des préoccupations électorales des Québécois. Le 5 mai en soirée, sous les tambours battants du congrès du Parti libéral, à minuit moins une, après la grande nuit des crânes brisés, la ministre Beauchamp troque une hausse certaine des frais de scolarités contre une promesse de baisse des frais afférents. On verra bien jusqu’où cette stratégie pourra la mener…
Le vrai clivage
Pour ma part, je crois que le véritable clivage, aussi exposé par le sondage, est celui qui se dessine entre les villes centres et les régions. Une scission qui menace le tissu même de la nation. Du genre de celle qui sévit depuis l’élection de gouvernement conservateur majoritaire, sans l’appui d’un Québec npdéïsé. Il y a de ces fossés difficiles à combler.
Illustration
Le sondage place le Parti libéral du Québec en tête à Montréal, avec 28 %, en dépit d’un taux d’insatisfaction globale du gouvernement à 76 %. Généralement acquise aux partis de droite (ADQ et CAQ), la région de Québec glisserait aussi du côté des libéraux, confortablement en avance avec 36 % des voix.
Un parti métropolitain
Le PLQ n’a jamais caché son parti-pris urbain. Dès 2003, il a placé l’abolition des crédits d’impôt aux régions ressources dans sa mire. Le clou a été enfoncé avec la victoire majoritaire de 2008. Au cours de la dernière année, malgré l’adoption d’une loi-cadre sur l’occupation du territoire, on assiste à un désengagement significatif d’Hydro-Québec, la principale société d’état. Le calcul est simple et la réforme de la carte électorale favorise l’effet montréalisateur.
Et le PQ, un parti régionaliste?
Le Parti québécois talonne le PLQ dans la région métropolitaine, à 27 %. Cette bonne performance s’explique par un fort appui chez les francophones, à 37 %. Il mène largement dans la plupart des régions, surfant sur le vote francophone. Mais le PQ est-il véritablement un parti régionaliste? Leur position alambiquée durant les tractations sur la réforme de la carte électorale semble indiquer le contraire. De même que leur discours sur l’exploitation des ressources naturelles. Pour parvenir au pouvoir, le PQ doit séduire les électeurs urbains : le gros des circonscriptions y étant situé. Et au même titre que le Jean des villes, la Pauline en oubliera aussi certainement les gens des campagnes.

Et pourtant, c’est René Lévesque qui avait planifié une réforme politique en profondeur du territoire québécois qui laissait place à un réel pouvoir décisionnel pour les régions, avec un financement adéquat en prime. On ne lui aura pas laissé le temps de réaliser ses projets, le statu quo est toujours plus payant que la révolution, même tranquille…
Il a aussi été question ces dernières années de créer un parti des régions ou une chambre des régions pour augmenter leur poids politique. Chose certaine, le système actuel et, comme le dit si bien Nicolas, l’indifférence de la métropole envers le reste du territoire nuisent au développement global de la nation. Je suis même surpris que la perte des circonscriptions n’ait pas mis la classe politique sur le pied de guerre et que la population soit demeurée amorphe devant cette aberration.
Je suis d’accord avec toi, Marc, que le Québec est de plus en plus divisé. J’en souffre beaucoup moi aussi. Cependant, ton texte laisse penser que le phénomène ne nuit qu’aux région. Que cette division ne serait que le résultat d’un sentiment anti-région dont les Montréalais seraient responsables. Ce sentiment anti-région est probablement bien réel (plutôt une indifférence, à mon avis), mais tu oublies de déplorer l’énorme sentiment anti-Montréal qui anime le reste du Québec.
Le Québec des région n’aime pas Montréal. Et ici, ce n’est pas seulement de l’indifférence, mais une vrai détestation. Et (je ne vais pas me faire d’amis en disant celà) cette détestation s’alimente à une certaine xénophobie à la Hérouxville : on est-tu ben chez nous dans notre village, bien à l’abris des immigrants qui ont envahis Montréal, cette ville désormais étrangère.
Sur ce fond xénophobique, on a construit en région tout un discours économico-culturel contre Montréal qui ne fait que renforcer le clivage dont tu parles. Et c’est tout le Québec désolidarisé qui risque d’y perdre son âme
En fait, je dis qu’il nuit à la nation et non seulement aux régions. C’est l’idée même d’un peuple habitant sur un vaste territoire qui est mise à mal par le calcul politique métrocentriste. Ce ne sont donc pas les Montréalais, dans leur particularité et leur diversité, qui entravent le développement des régions, mais bien le système électoral qui place le pouvoir entre les mains d’un segment de la population relativement indifférent au reste de la nation. Et je crois que cette indifférence témoigne d’un manque de connaissance et de vision politique. Il faut arriver à unir les Québécois derrière une vision globale de leur développement économique, social et culturel. Il faut donc que cette notion perce dans le discours politique national et que des mesures d’éducation (voire des canaux permanents de communication) puissent appuyer ce projet. En conclusion, loin de se livrer à une charge contre Montréal et les Montréalais, mon texte vise à identifier le clivage qui nous guette et à exprimer mon inquiétude face à cette rupture dans le tissu social.
Rassures-toi, je n’ai pas vu ton texte comme une charge contre Montréal. En fait, je suis tout-à-fait d’accord avec toi quand tu dis qu’il faut unir les québécois derrière une vision globale de leur développement. Là où j’en suis, c’est que je ne suis pas convaincu que ce travail de renforcement d’une solidarité nationale passe nécessairement par l’octroit de plus de pouvoir politique aux régions… en tous cas, pas tant qu’on observera cette méfiance envers Montréal. Pour te paraphraser, je ne crois pas à système électoral qui placerait plus de pouvoir entre les mains d’un segment de la population qui considèrent Montréal comme étant le problème des régions (c’est le cas de beaucoup de personnes hors de la Métroploe), alors qu’à mon avis, Montréal est aussi indispensable aux régions que l’inverse.
Ce sont notamment les manoeuvres politiques que tu décrits, où chaque parti tente de renforcer ses assises géographiques, qui contribuent à nous diviser. La création d’un parti des régions renforcerait ce clivage. Je pense plutôt que la solution passe notamment par l’instauration d’un système électoral en partie proportionnel. Si 40 ou 50 % des députés étaient élus sur la base de la proportion des votes exprimés dans tout le Québec, peu importe la provenance de ces votes, les partis mettraient probablement plus l’accent sur ce qui nous unis plutôt que ce qui nous divise. Ce serait là un des nombreux avantages du vote proportionnel qu’on nous promet depuis 20 ans sans qu’aucun parti n’ait le courage de l’implanter.
Je suis parfaitement d’accord avec la nécessité d’une réforme du mode de scrutin et en ce qui concerne le manque de courage des partis politiques à cet égard. Même l’idée d’une coalition pour renverser un gouvernement minoritaire ne semble pas pouvoir germer dans leur esprit. Je reproduis, ci-bas, un texte antérieur sur cette question:
La réforme de la carte électorale : L’arbre qui cache la forêt
12 nov 2010 par Marc Fraser
La décision du Directeur général des élections du Québec (DGE) d’appliquer la Loi et d’abolir les comtés de Matane, en Gaspésie, de Kamouraska-Témiscouata, au Bas-Saint-Laurent, et de Frontenac, dans Chaudières-Appalaches, a suscité un véritable tollé dans nos régions. Les élus et les regroupements citoyens sont montés aux barricades pour dénoncer cette perte de pouvoir politique. Leurs efforts ont d’ailleurs permis, en apparence du moins, d’infléchir le gouvernement Charest qui reporte l’adoption de la nouvelle carte électorale au printemps prochain.
Habilement, les libéraux repoussent la décision après l’élection complémentaire dans Kamouraska-Témiscouata. Entretemps, Jean Charest lance un appel au compromis. Mais il sera difficile de faire consensus autour d’une réforme de la carte électorale, capable de résoudre l’épineuse question du poids politique des régions. Quoique le projet de loi 78, qui prône l’augmentation du nombre de sièges à l’Assemblée nationale, proposait des pistes de solutions intéressantes à cet égard.
Reste que la perte possible des trois comtés, dénoncée avec vigueur par la Coalition pour le maintien des comtés en région, ne constitue qu’une des nombreuses manifestations de l’érosion du pouvoir des citoyens.
Pour une réforme du mode de scrutin
Au Canada comme au Québec, nous utilisons le mode de scrutin majoritaire, uninominal, à un tour. Donc, un seul vote, pour un seul candidat, par élection. Le candidat récoltant le plus de votes est élu à la majorité relative, contrairement à une majorité absolue (au moins 50 % + 1 des voix). De tous les pays du monde, seuls les États-Unis, l’Inde, le Canada et la Grande-Bretagne continuent d’employer ce mode de scrutin.
D’origine britannique, le scrutin majoritaire, uninominal, à un tour, comporte plusieurs failles. D’abord, il peut provoquer des écarts importants entre le nombre de votes et la composition de l’Assemblée nationale. Par exemple, en 1998, le PLQ obtenait 43,5 % des voix, mais c’est le PQ qui était porté au pouvoir avec 42,9 % des voix. Pour accéder au pouvoir, il vaut mieux concentrer le vote dans un certain nombre de circonscriptions, que d’obtenir le même pourcentage à la grandeur de la province. Voilà pourquoi le PQ, en 1976, obtenait seulement 6 sièges avec 30 % des voix, alors que l’ADQ en récoltait 41 avec 31 % des voix en 2007.
C’est ce même système qui permet à un parti de gouverner, même minoritaire, en ayant obtenu seulement 33 % des voix, comme l’on fait les libéraux en 2007. Autre effet pervers, tous ceux qui n’ont pas voté pour le député gagnant de leur circonscription voient, pour ainsi dire, leur vote perdu. En 2007, plus de 2,2 millions d’électeurs québécois n’ont obtenu aucune représentation à l’Assemblée nationale suite à l’élection. Ce même système constitue un obstacle pour l’émergence de nouvelles formations politiques, comme le Parti vert et Québec Solidaire. Toujours en 2007, ces deux formations avaient obtenu 305 000 votes, sans pouvoir faire élire un seul député. Voilà qui n’a rien pour raviver la participation citoyenne aux élections, qui décline pourtant à vue d’œil.
Le scrutin proportionnel
Dès la fin du XIXe siècle, des mathématiciens européens se sont penchés sur cette question, afin de développer un modèle qui assurerait une meilleure représentation du vote. La Belgique a été la première à adopter le mode de scrutin proportionnel, en 1899. On distingue deux principaux types de scrutin proportionnel, le scrutin à liste bloquée et le scrutin à vote préférentiel.
Le principe est le suivant : chaque parti politique présente une liste de candidats aux électeurs et ces derniers votent ensuite pour le parti, dans le cas d’une liste bloquée, ou pour le parti et un candidat en particulier, dans le cas du vote préférentiel. Les sièges de l’assemblée législative sont attribués aux partis en fonction du pourcentage du vote obtenu. Dans le cas d’une liste bloquée, les sièges seront attribués aux candidats en respectant l’ordre de présentation sur la liste. Dans le cas du vote préférentiel, ce sont les candidats qui auront obtenu le plus de votes qui occuperont les sièges. L’attribution des sièges au pourcentage des votes reçus permet d’atteindre une meilleure représentation. Les partis, plus nombreux, doivent souvent former des coalitions pour gouverner.
Un même destin
À une époque où les gouvernements minoritaires se succèdent à Ottawa, les partis politiques d’ici continuent de rejeter l’idée même d’un gouvernement de coalition. C’en est presque une hérésie. Pourtant, l’ensemble des pays qui optent pour le scrutin proportionnel réussissent à surmonter les fossés idéologiques pour le bien de la nation. Et il existe des règles, comme en Allemagne, pour assurer la stabilité d’un gouvernement de coalition.
Ce qui est étonnant, c’est que tous les partis politiques au Québec ont promis de s’attaquer à ce problème de déficit démocratique, en instaurant une forme ou l’autre de scrutin proportionnel. Le PQ l’avait fait lors des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques, en 2003, et le PLQ avait ouvert la porte lors de la Commission spéciale sur la Loi électorale, en 2006. Aujourd’hui, l’option semble abandonnée de toute part.
Espérons qu’elle revienne bientôt à l’agenda, car quant à lutter pour conserver notre pouvoir politique, aussi bien s’assurer d’en détenir un maximum dès le départ.
Excellente réflexion, mon cher Marc! Je me permets d’ajouter l’adresse du site d’un organisme non-partisan qui s’active intensément depuis des années pour une réforme intelligente du mode de scrutin, après avoir effectué de nombreuses consultations à travers le Québec. Ça mérite une visite: http://www.democratie-nouvelle.qc.ca/
Merci pour les bons commentaires et la référence, Gaston. Je connais bien le mouvement pour une démocratie nouvelle pour les avoir aidé à organiser une tournée régionale à l’époque où j’étais à la CDC. J’espère que nous vivrons assez vieux pour connaître cette réforme tant attendue.